Pédagogie : Éduquer pour le Führer

Article original en allemand de Anne Kratzer paru le 17/01/2019 sur le site Spektrum.de

© AKG Images / Lucien Lorelle (Ausschnitt)

Pour élever une génération de suiveurs et de soldats le régime nazi exigeait des mères qu’elles ignorent systématiquement les besoins de leurs bébés. Jusqu’à aujourd’hui, disent les spécialistes des sciences de l’éducation, on constate les effets de cette méthode.

Elle veut aimer ses enfants, mais tout simplement elle n’y arrive pas. La dépression pousse Renate Flens à fréquenter le cabinet de la psychothérapeute Katharina Weiss. Cette experte a tôt fait de percer derrière les problèmes de sa patiente la frustration de celle qui ne peut pas laisser d’autres personnes l’approcher.

Après une recherche intensive des causes dans le passé de Flens les deux femmes pensent avoir trouvé une coupable : le médecin Johanna Haarer qui au temps du nazisme expliquait dans ses manuels comment éduquer les enfants pour le Führer. Et pourtant Renate Flens, qui s’appelle autrement en réalité, n’a vu le jour que dans les années 1960 – bien après la guerre. Mais les livres de Haarer étaient des bestsellers. Même dans l’Allemagne d’après-guerre on en trouvait des exemplaires dans presque chaque foyer. Questionnée par sa thérapeute Flens se souvint d’avoir vu quelques livres de Haarer dans la bibliothèque de ses parents. Et un aspect particulièrement négatif de la philosophie éducative de Haarer a sans doute été transmis de génération en génération : pour éduquer de bons soldats et de bons suiveurs, le régime nazi exigeait des mères qu’elles ignorent systématiquement les besoins de leurs bébés. Ces enfants ne devaient pas avoir d’émotions ni d’attachement. Quand toute une génération a été éduquée avec ce système de sorte à ne pas s’attacher aux autres, comment peut-elle alors apprendre cet attachement à ses enfants ou petits-enfants ?

En 1934 le médecin Johanna Haarer publia son manuel « La mère allemande et son premier enfant ». Le livre se vendit à 1,2 millions d’exemplaires et devint pendant le nazisme la base de l’éducation dans les jardins d’enfants et les foyers ainsi que dans les stages de formation des « mères du Reich ».

Dans son livre Haarer recommande aux mères de faire grandir leurs enfants sans attachement. Si l’enfant pleure, il faut le laisser crier. Des câlins exagérés doivent toujours être évités.

Les scientifiques craignent qu’une telle méthode cause chez les enfants concernés un trouble de l’attachement qu’ils ont ensuite transmis aux générations suivantes. Il n’y a pas cependant d’études « randomisées » sur l’influence de la philosophie éducative de Haarer.

« Les analystes et les spécialistes de l’attachement y voient déjà depuis longtemps un sujet » dit Klaus Grossmann, qui était chercheur à l’université de Ratisbonne et qui a étudié dès les années 1970 l’attachement mère-enfants. Au laboratoire il pouvait alors reconstituer régulièrement ce type de scène : un bébé pleure. La mère se dirige vers l’enfant, mais avant d’être près de lui, elle s’arrête. Bien que l’enfant pleure à quelques mètres d’elle, elle ne fait rien pour le prendre dans ses bras et le consoler. « Quand nous demandions aux mères pourquoi elles agissaient ainsi, elles disaient qu’elle ne devaient pas gâter l’enfant. »

Ce genre de phrase et de de proverbe comme « Un Indien ne connaît pas la douleur » sont encore répandus de nos jours. Même les bestsellers « Chaque enfant peut apprendre à dormir » d’Annette Kast-Zahn et Harmut Morgenroth vont dans le même sens. Le livre conseille de coucher seuls dans leur chambre les enfants qui ont du mal à s’endormir ou à dormir d’une traite et de n’aller les voir ou leur parler qu’à des intervalles de plus en plus longs, de ne pas les prendre dans les bras, même quand ils pleurent. « Le mieux, c’est quand l’enfant est seul dans sa propre chambre » écrivait Johanna Haarer dans son manuel de 1934 « La mère allemande et son premier enfant ». Si l’enfant se met à crier ou à pleurer, il faut l’ignorer. « Ne commence surtout pas à sortir l’enfant de son lit, à le porter, à le bercer, à le promener ou à le tenir sur tes genoux, voire à le laisser téter. L’enfant comprend incroyablement vite qu’il n’a qu’à crier pour faire venir une âme compatissante et devenir ainsi l’objet d’une telle sollicitude. En peu de temps il exige comme son droit qu’on s’occupe de lui  et n’arrête pas de réclamer qu’on le porte, le berce ou le promène – et voici que règne le petit, mais impitoyable tyran du foyer ! « 

Le bébé, un esprit maléfique dont il faut briser la volonté – tels étaient les enfants selon Haarer. Les effets de cette vision se font sentir encore aujourd’hui. Qu’il s’agisse de la faible natalité, des nombreuses personnes divorcées ou vivant seules, des nombreux burnouts, dépressions, maladies psychiques en général – de nombreux chercheurs, médecins, psychologues se demandent s’il ne faut pas rapporter toute une série de phénomènes à l’absence de sentiment et d’attachement qui a marqué l’éducation des enfants.

Une vision lucide de ces phénomènes sociaux suggère toutefois assurément des causes multiples. L’influence de Haarer ne peut être constatée tout au plus que pour un cas particulier, comme celui de la patiente de Katharina Weiss. « La plupart du temps de telles thérapies mettent d’autres sujets en avant. Mais au bout d’un certain temps on entend des choses qui font penser à Haarer : le dégoût face à son propre corps, des règles alimentaires strictes et une incapacité à s’attacher » dit la psychanalyste. Même le psychiatre et psychothérapeute Hartmut Radebold parle d’un patient qui le consulta à cause de graves problèmes de relation et d’identité. Un jour, ce dernier trouva chez lui un gros livre dans lequel sa mère avait noté d’innombrables informations sur sa première année de vie  concernant son poids, sa taille ou la fréquence de ses selles – mais aucun mot sur ses sentiments.

« On nourrit, baigne, sèche l’enfant, pour le reste on le laisse totalement en paix », tels étaient à l’époque les conseils de Johanna Haarer. Elle décrivait dans tous les détails les aspects corporels, ignorait tout ce qui était psychique – et mettait en garde contre une affection « simiesque » : « Submerger l’enfant de tendres câlins, surtout quand ils viennent de tierces personnes, peut nuire et amollir à la longue. Une certaine retenue à cet égard est ce qui convient à la mère allemande et à l’enfant allemand. » Dès la naissance, il faut recommander d’isoler l’enfant pendant 24 heures ; au lieu d’utiliser une « langue enfantine ridiculement déformée » la mère ne doit s’adresser à lui qu’en un « allemand raisonnable », et quand il crie, elle doit le laisser crier. Cela fortifie les poumons et endurcit.

Les conseils de Haarer avaient une apparence moderne et scientifique, mais ils étaient faux – et on le savait déjà à l’époque – et même nocifs. Les enfants ont besoin de contact physique mais Haarer recommandait de les toucher le moins possible quand on les porte. Elle conseillait une position peu naturelle, illustrée par des images : les mères portent leurs enfants en évitant de les toucher et les fixent sans les regarder pour autant dans les yeux.

De telles expériences peuvent traumatiser. Entre 2009 et 2013 les psychologues Ilka Quindeau et ses collègues de la Frankfurt University of Applied Sciences ont étudié la génération des enfants de la guerre, pour répondre à une mission du ministère fédéral de l’éducation et de la recherche. En fait leur étude devait porter sur les effets à long terme des bombardements et de la fuite des populations. Mais dès les premières interviews les chercheuses durent modifier leur cahier des charges : les conversations concernaient si souvent des expériences familiales qu’elles décidèrent d’ajouter une interview supplémentaire de plusieurs heures sur ce sujet. À la fin, les scientifiques concluent ceci : « Ces personnes manifestent un modèle de loyauté remarquablement forte envers leurs parents. Que leurs descriptions ne mentionnent aucun conflit signale une perturbation de la relation. » En outre Quindeau indique que nulle part ailleurs en Europe on trouve un discours d’enfants de la guerre aussi exhaustif qu’en Allemagne, bien qu’il y ait eu aussi dans d’autres pays des bombardements et des destructions. La psychanalyste austro-britannique Anna Freud avait découvert en 1949 que les enfants qui avaient une bonne relation avec leurs parents avaient moins souffert de la guerre que ceux qui n’avaient pas de bonne relation. Si l’on combine ces découvertes, on constate que les interviews des enfants de la guerre en disent moins sur les bombardements et les expulsions que plutôt sur le deuil concernant les expériences familiales, telle est l’hypothèse de Quindeau. Seulement, ces expériences sont si traumatisantes qu’elles sont devenues indicibles.

Difficile de prouver cette interprétation. L’éthique interdit de réaliser des études expérimentales randomisées de contrôle sur l’influence des conseils pédagogiques de Haarer. Mais des recherches qui ne concernent pas au premier chef l’éducation durant le Troisième Reich livrent des renseignements de valeur, dit Grossmann. « Toutes les données que nous avons indiquent ceci : quand on privé durant la première ou les deux premières années un enfant d’un discours affectueux – telle était la recommandation de Johanna Haarer – on obtient ces enfants limités, incapables d’émotion et de réflexion que la recherche nous fait découvrir. »

Ce spécialiste de l’attachement affectif renvoie entre autres à une étude de long terme publiée en 2014 dans la revue spécialisée « Pediatrics » par une équipe réunie par la psychiatre Mary Margaret Gleason de la Tulane Université de la Nouvelle-Orléans, Louisiane. Gleason et ses collègues  avaient réparti en deux groupes 136 orphelins roumains âgés de six mois à quatre ans : une moitié restait au foyer, les autres furent confiés à des familles d’accueil. Le groupe de contrôle de la même région était constitué par des enfants grandissant chez leurs parents. Entre autres choses, tant chez les enfants des foyers que ceux des familles d’accueil, l’étude constata des problèmes d’apprentissage de la langue et d’attachement. Si par exemple, durant une expérience avec 89 des enfants, un étranger entrait par la porte et demandait aux garçons et aux filles de le suivre sans donner de raison, seuls 3,5% des enfants du groupe de contrôle lui obéissaient, mais 24,1% des enfants des familles d’accueil et même 44,9% des enfants des foyers.

Quand toute une génération a été élevée sans construire d’attachement, comment peut-elle apprendre cet attachement à ses enfants ?

« De tels enfants qui sont manipulables, qui ne pensent et ne ressentent rien, sont pratiques pour une nation de guerriers », dit Karl-Heinz Brisch, psychiatre et psychothérapeute à la clinique pédiatrique Dr. von Haunerschen de l’université Ludwig-Maximilian de Munich. Même dans l’antique cité de Sparte les enfants ont été ainsi élevés. « L’essentiel pour Johanna Haarer, c’est qu’on ne donne pas d’affection à l’enfant quand il en demande. Mais quand on refuse, on repousse aussi », explique Grossmann. Un bébé ne peut communiquer qu’en mimant ou en faisant des gestes. Si cela ne suscite aucune réaction, il apprend que ce qu’il dit n’a aucune valeur. En outre les bébés ont peur de mourir lorsqu’ils souffrent de la faim ou de la solitude et que leur personne de contact ne les apaise pas. Dans le pire des cas, de telles expériences mènent à un trauma de la relation qui empêche les personnes concernées de s’attacher par la suite à d’autres personnes.

Haarer, qui n’avait en tant que pneumologue aucune formation pédagogique ou pédiatrique, fut délibérément soutenue par les nazis. Les conseils de son livre « La mère allemande et son premier enfant » furent enseignés dans les formations destinées aux « mères du Reich ». Ces cours devaient inculquer aux femmes allemandes des règnes unitaires pour élever des nouveau-nés. Jusqu’en avril 1943 ce ne fut pas moins de trois millions de femmes qui subirent ces formations. En outre, le manuel de Haarer était la base de l’éducation dans les jardins d’enfants et les foyers.

Avant même de publier sa « bible de l’éducation » Johann Haarer avait traité des soins pour nourrissons dans des journaux. Plus tard d’autres livres d’elle parurent, entre autres « Mère, parle d’Adolf Hitler », une sorte de conte propageant dans une langue accessible aux enfants l’antisémitisme et l’anticommunisme, ainsi que « Nos petits enfants », un autre manuel de conseils. Après le nazisme la Munichoise fut internée durant une année. Elle resta une nazie enthousiaste jusqu’à sa mort en 1988, selon les dires de deux de ses filles. Et son idéologie personnelle n’est  pas la seule à survivre au Troisième Reich, mais aussi son œuvre principale « La mère allemande et son premier enfant » qui resta longtemps encore un ouvrage répandu. Soutenu par la propagande nazie, il atteignit un tirage de 690.000 exemplaires jusqu’à la fin de la guerre. Et même après la guerre, épuré de son jargon nazi le plus grossier, il fut acheté jusqu’en 1987 par presque autant d’Allemands, atteignant un tirage total d’1,2 millions d’exemplaires

Ces chiffres montrent le succès de l’idéologie de Haarer même après la guerre. Mais pourquoi des mères ont-elles pu pratiquer une méthode si contraire à leur intuition ? « Cela ne plaisait pas à toutes », dit Hartmut Radebold. Le psychiatre, psychanalyste et auteur a consacré des recherches intensives à la génération des enfants de la guerre. Il part du principe que le  manuel de Haarer a eu de l’influence surtout sur deux groupes : sur les parents qui s’identifiaient fortement avec le régime nazi ainsi que sur de jeunes femmes qui venaient elles-mêmes de familles détruites (souvent par la Première Guerre mondiale) et de ce fait n’avaient aucune idée de ce qu’est une bonne relation. Si leurs époux se battaient en plus sur le front en les laissant seules, surmenées et en insécurité, il apparaît naturellement qu’elles étaient particulièrement susceptibles d’adhérer à la propagande éducative de Haarer. En outre, une éducation autoritaire était bien avant 1934 tout à fait courante en Prusse. Seule une culture qui de toute manière tendait vers de telles idées d’endurcissement et d’entraînement intensif pouvait réaliser chose semblable, pense Grossmann. Cela est confirmé, poursuit-il, par les résultats d’études des années 1970 qui indiquant par exemple qu’à Bielefeld, ville du nord de l’Allemagne, un enfant sur deux avait un trouble de l’attachement et qu’à Ratisbonne, au sud de l’Allemagne, qui n’avait jamais appartenu à la zone d’influence prussienne, pas même un enfant sur trois  n’avait en revanche un tel trouble.

Pour évaluer la stabilité de la relation entre la mère ou le père et l’enfant Grossmann et d’autres scientifiques utilisent souvent le test de la situation étrange mis au point par la psychologue nord-américaine du développement Mary Ainsworth. Une mère entre dans une pièce par exemple avec son petit et le dépose près d’un jouet. Après 30 secondes elle s’assied sur une chaise et lit un magazine. Après deux minutes au plus sonne un signal censé rappeler à la mère d’encourager l’enfant à jouer, s’il ne le fait pas encore. Dans les intervalles suivants d’une à trois minutes se déroulent les scènes suivantes : une femme étrangère paraît dans la pièce se tait, les deux femmes s’entretiennent, l’étrangère s’occupe de l’enfant, la mère laisse son sac à main sur la chaise et sort de la pièce. Au bout d’un bref moment elle revient dans la pièce, l’étrangère sort. Peu après la mère sort, et l’enfant reste seul. Après peu de minutes c’est d’abord l’étrangère qui revient et s’occupe de l’enfant, puis la mère.

Les spécialistes de l’attachement observent dans les détails comment se comporte l’enfant. Si dans la situation de séparation il est brièvement heurté et pleure, mais se calme rapidement, on considère qu’il a un attachement stable (« secure »). Les garçons et les filles qui ne trouvent plus le calme ou bien qui ne réagissent pas du tout à la disparition de leur personne de référence passent en revanche pour avoir un attachement instable (« insecure »). Grossmann a fait ce test dans des cultures différentes. Il découvrit ainsi qu’en Allemagne, par opposition à d’autres pays occidentaux, beaucoup d’adultes sont positivement impressionnés par les enfants qui ne réagissent pas à la disparition de leur personne de référence. Ces parents estiment alors que ces enfants sont « autonomes ».

Tels parents, tels enfants

Ses résultats montrent en outre que des enfants, quand ils deviennent adultes et ont eux-mêmes une descendance, transmettent leur comportement d’attachement à la génération suivante. Dans le cadre de l’une de leurs études Grossmann et ses collègues ont saisi de quatre à cinq ans après le test de la situation étrange, à l’aide d’interviews, quel fut le style d’attachement des parents des enfants de l’enquête, quand ils étaient eux-mêmes des enfants. Pour leur évaluation les scientifiques n’ont pas seulement tenu compte du contenu des réponses, mais aussi des émotions des adultes pendant l’entretien. Ainsi, les chercheurs regardaient si les personnes interviewées changeaient souvent de sujet, ne répondaient que par des monosyllabes ou se lançaient dans des éloges bien trop généraux de leurs propres parents, sans décrire de situation concrète. Le résultat de la publication parue en 1988 : pour 65 parents et enfants le comportement d’attachement correspondait dans 80% des cas à celui des parents. Une méta analyse de 2016 des chercheurs réunis autour de Marije Verhage de l’université d’Amsterdam, sur la base d’un corpus de 4819 personnes, a confirmé l’effet de la transmission du comportement d’attachement d’une génération à l’autre.

Il y a actuellement différentes théories tentant d’expliquer comment exactement les parents transmettent à leurs enfants les expériences négatives de leur enfance. Entre-temps les indices s’accumulent concernant le rôle que pourraient jouer ici des facteurs biologiques. Dahlia Ben-Dat Fisher de l’université Concordia de Montréal et ses collègues ont par exemple découvert en 2007 que les enfants de mères négligées durant leur enfance ont régulièrement le matin un taux inférieur de l’hormone de stress cortisol. Les chercheurs ont estimé que c’était le signe d’une manière anormale de réagir au stress.

Une équipe réunie autour de Tobia Hecker de l’université de Zurich a comparé en 2016 en Tanzanie des enfants qui avait subi beaucoup de violence physique et psychique avec d’autres qui n’avaient subi que peu de mauvais traitements de ce genre. Ils découvrirent ici dans le premier groupe non seulement davantage de problèmes médicaux, mais aussi une forme divergente de méthylation du gène qui code la protéine proopiomélanocortine. Cette protéine est déterminante pour toute une série d’hormones, en particulier l’hormone de stress adrénocorticotrophine qui est fabriquée dans la glande de l’hypophyse. Des schémas de méthylation modifiés peuvent influer sur l’activité du gène et très probablement être transmis de génération en génération. Dans des expériences sur des animaux les scientifiques ont pu déjà bien observer ce phénomène, chez l’homme les résultats actuels ne sont pas aussi clairs.

Du point de vue comportemental on ne peut transmettre que les expériences que l’on connaît, dit Grossmann. Certes, les parents peuvent faire le point sur leur propre expérience de l’attachement et tenter d’élever autrement leurs enfants. « Mais dans les moments de stress on retombe souvent dans les schémas appris et inconscients », affirme Grossmann. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Gertrud Haarer, la plus jeunes des filles de Johanna Haarer, n’a pas voulu avoir d’enfants. Elle a publiquement parlé de manière critique de sa mère et, après une grave dépression, elle a écrit un livre sur sa vie et ses opinions. Elle-même, dit-elle, avait longtemps refusé les contacts et n’avait aucun souvenir de son enfante. « Manifestement, cela m’a tellement traumatisée que je pensais ne jamais pouvoir élever d’enfants », déclara-t-elle dans une interview à la radio bavaroise.

Anna est psychologue et journaliste à Heidelberg. Lorsqu’elle parla de sa recherche à sa mère, cette dernière monta au grenier et lui présenta l’un des manuels de Haarer – dont elle n’avait cependant jamais pensé du bien.

Enquête : comment l’Allemagne a pris nos enfants

Article du Dr. Marinella Colombo paru en Italie dans Millennium, octobre 2020.

Sous le 3ème Reich, sous l’Allemagne nazie, le chef des SS Heinrich Himmler restructure le système qui s’occupe des mineurs et en fait une administration pour les jeunes : le Jugendamt, une entité politique pour le contrôle de la famille qui encore aujourd’hui exerce ses pleins pouvoirs sur les mineurs. Le rôle de cette entité qui s’autodéfinit sous le nom de Bureau d’Etat de Surveillance est celui de contrôler l’obligation des parents à éduquer les enfants. Mais à la différence de l’Italie, où les assistants sociaux, avec leurs relations, peuvent influencer la décision du juge, en Allemagne le Jugendamt est en partie prenante dans les procédures : il a le pouvoir de donner son avis au juge et peut faire appel des décisions émises par le tribunal pour les mineurs. Une autre différence pas moins significative est que les assistants sociaux italiens ne sont pas toujours impliqués dans les procédures de séparation, par exemple dans les consensuels, le Jugendamt, en revanche, intervient d’office et est donc toujours présent.

Ces pouvoirs créent des problèmes aux parents qui vivent en Allemagne qu’ils soient allemands, étrangers ou couples mixtes. A la Commission des Pétition du Parlement européen, arrivent des centaines de plaintes ou signalisations de pères et de mère qui se sont vus retirer la garde des enfants sans possibilité de se défendre de manière loyale.

Richard Moritz, dans son livre « La honte allemande », dénonce : « Il y a un vrai business qui produit un chiffre d’affaires de plus de 400 milliards d’euros par an provenant directement de l’Etat et plus de cent milliards d’euros induits. Un enfant enlevé de sa famille et placé dans un foyer, quand il en sort à 18 ans, aura créé une facture de quasi un million d’euro. »

Le parlement européen submergé par les demandes d’aide des parents qui ont eu affaire à ces institutions a ouvert plusieurs groupes de travail pour chercher à régler ce problème. Le 29 novembre 2018 ils ont émis la résolution 2856 ou l’on peut lire : le parlement retient avec une grande préoccupation que les problèmes qui concernent le système du droit de famille allemand ainsi que le rôle controversé du Jugendamt reste jusqu’à présent non résolu et souligne que la Commission des Pétitions reçoit continuellement des pétitions de parents non allemands où sont signalées de graves discriminations”. Parce que dans les familles ou l’un des parents est étranger, on peut encore lire “ la protection de l’intérêt supérieur du mineur est systématiquement interprété par les autorités allemandes compétentes avec la nécessité de garantir que les mineurs restent sur le territoire allemand.

Accusés en Europe

Le Jugendamt avait déjà précédemment fourni son point de vue au Parlement européen le 10 novembre 2016. Durant cet événement, Reiner Hoffman du Jugendamt de Berlin a parlé devant certains parents et enfants ainsi : “Clairement je me trouve dans une situation difficile car nous avons reçu beaucoup de critiques et de reproches “. puis il a ajouté : “ Nous donnons notre aide aux mineurs enfants et parents. Le Jugendamt s’occupe de tuteler l’intérêt des mineurs sans entrer dans le cadre de l’éducation mais seulement dans la sauvegarde de leur sécurité ». Sont passées des années depuis ces paroles mais on dirait que rien n’a changé. Nous avons appelé souvent le Jugendamt pour avoir des clarifications, nos questions étaient simples : Votre position de 2016 a-t-elle évolué aujourd’hui ? Que s’est-il passé suite aux critiques et aux accusations de 2018 ? Il semblerait cependant que personne n’ait envie d’en parler : entre un « Nous ne parlons pas anglais » et un « Nous n’avons pas l’autorisation de vous donner ces informations », il ne nous reste plus qu’à croiser les doigts pour tous ces parents qui encore aujourd’hui, espèrent recevoir une décision juste et équitable pour retrouver leurs enfants.

Le 3eme parent

Il est important de souligner qu’au tribunal outre le père et la mère, il y a aussi le Jugendamt qui, en tant que partie prenante, a le rôle de 3ème parent. Son rôle est de garantir le Kindeswohl qui veut dire le bien-être de l’enfant, comme inscrit dans la loi, les traités et conventions internationales.

Comme explique Marinella Colombo qui a vécu ce mécanisme et qui nous raconte dans ses livres “Je ne vous laisserai pas seuls » et « La tutelle au-delà de la frontière”, comme il s’agit d’un concept juridique pas bien défini, dans le cas d’un couple mixte, ce bien coïncide souvent avec la garde du mineur au parent allemand ou à qui garantit la permanence sur le territoire allemand et assure une éducation teutonique. Il est important de tenir compte que le Jugendamt procède sur une base de principes fondamentaux : les enfants sont un patrimoine de la communauté et de l’Etat. Et ce principe semble passer devant toute autre considération. Dans la résolution numéro 2018/2856, le Parlement européen met en garde les institutions allemandes car ” l’enfant reste en Allemagne même dans les cas ou ont été signalées des violences conjugales, contre les parents non allemands”. On parle de parents violents, alcooliques et peut être qui ne montrent aucun intérêt pour le mineur.

Exactement ce qui est arrivé à Alessio, fils d’un père allemand et d’une mère italienne. La maman, victime de maltraitance, en plus des preuves de ses séjours à l’hôpital avec constats de contusions du crâne, fractures nasales, égratignures des mains, s’est vue arracher son enfant âgé

de quelques mois en faveur du père violent. Même le père a déclaré avoir été agressé mais sans pouvoir produire des preuves. Enlever un enfant à une maman durant les premiers mois de sa vie viole entre autre « le droit à l’allaitement » amplement garanti par la Convention ONU sur les droits de l’enfance et de l’adolescence.

La procédure sur le droit de garde a duré plus de 2 ans, pendant lequel Alessio a vécu avec le père allemand et, confirmant la tendance de vouloir faire rester les enfants en Allemagne, la psychologue qui avait la tâche d’évaluer ce cas écrivait « Il faut s’attendre à ce que la maman déménage en Italie avec Alessio si on lui confie la garde. On arracherait l’enfant de son environnement social et on rendrait quasi impossible le contact avec le père, son actuel et principal caregiver ». En réalité, la maman demandait la garde partagée et donc elle n’aurait pas pu s’en aller. D’après la psychologue, il n’y a qu’une chose à faire : “ De mon point de vue d’experte, il faut établir que continuer à vivre dans le futur avec le papa correspond au bien de l’enfant. Alessio a démontré dans de brefs moments un comportement typique d’attachement envers le père. Cela n’a pas été observé lors des interactions avec la maman. »

L’obligation du rapatriement

Ce qui nous choque de cette relation est que la psychologue en tant qu’experte ne semble tenir absolument aucun compte qu’Alessio n’a pas vu sa mère pendant 2 ans et donc cela pourrait sembler normal qu’il ne démontre aucun attachement envers elle. Mais le tribunal, qui suit les mêmes principes du Jugendamt a utilisé cette affirmation pour conférer définitivement la garde au père qui, même étant un maltraitant, garantissait sa permanence en Allemagne et une éducation allemande. Au jour d’aujourd’hui le père a les pleins pouvoirs de décider avec qui et où passe le temps son enfant et peut donc aussi choisir – comme il l’a bien fait – d’empêcher la mère de passer quelques jours de vacances avec lui.

Mais des histoires comme celle-ci malheureusement il y en a beaucoup. Comme celle de la déjà citée Marinella Colombo. Voici ce qu’elle nous raconte : « Mes 2 enfants ont été maltraités en Allemagne sur la base d’une traduction falsifiée sans jamais être écoutés, sans jamais tenir en compte leur volonté de rester en Italie”. Elle-même est passée de victime à coupable, condamnée et emprisonnée. Cette affaire va être bientôt accessible à un large public grâce à la sortie d’un film tiré de son premier livre.

Il existe un mécanisme qui se répète dans beaucoup d’histoires que nous avons entendues et lues : quand un parent non-allemand emmène les enfants dans son pays, dans certains cas même seulement pour les vacances, en 24-48 heures, il se peut qu’un mandat d’arrêt soit émis contre lui avec un décret de rapatriement du mineur. Ainsi sans preuve, simplement tout en affirmant que l’enfant pourrait être en danger, on confère au parent allemand le droit exclusif de déterminer la résidence. Et comme l’explique Mme Dr. Colombo : « à ce stade, avec la procédure pénale en cours et l’arrestation de la part des forces de police du pays étranger, le juge allemand qui a en mains toutes les cartes peut tranquillement décider d’enlever la garde de l’enfant au parent non allemand. »

Tout ça indépendamment de l’arrêt du 15 juillet 2010 dans lequel la Cour de Justice européenne dans la procédure C-256/09 le réaffirme, comme indiqué par l’article 16 de la Convention Aja de 1980. L’arrêt de la Cour de Justice européenne écrit clairement que ces décisions prononcées après l’éventuel transfert ne peuvent justifier une demande de rapatriement. Souvent par contre les tribunaux de toute l’Europe ignorent cet arrêt et la jurisprudence en matière, et ordonnent quasi systématiquement le rapatriement de l’enfant en Allemagne. Le parent étranger qui à ce point ne peut plus voir l’enfant qu’en de brefs moments et sous surveillance, est contraint à payer une pension, non pas par rapport à ses revenus mais en référence au tableau allemand. Un impayé peut engendrer une saisie surtout en Italie où les parents italiens sont souvent propriétaire d’un bien immobilier et risquent de perdre l’appartement dans lequel ils habitent pour envoyer l’argent en Allemagne.

Cela peut être pire encore. Après 18 mois sans aucune nouvelle de ses 2 enfants dont la garde avait été attribuée à la mère allemande, Patrick, père français, a arrêté de payer la pension et s’est vu envoyer un mandat d’arrêt international et a été extradé. Patrick se rappelle la situation ainsi ”Je savais que mon ex-femme avait une bonne situation économique et je n’aurais mis personne en difficulté mais quand j’ai arrêté de payer car je ne savais plus rien de mes enfants, le Jugendamt m’a dit : ”Tant que vous ne recevez pas un acte de décès, vous devez payer. »

En réalité après la séparation de 2006, Patrick avait le droit de passer avec ses enfants 8 heures tous les 15 jours. Mais un beau jour la mère a décidé de ne plus les lui remettre, raconte-t’il désespéré.

“ Sont passe 9 ans 11 mois et 4 jours la dernière fois où je les ai vus, c’était le 10 octobre 2010, Angelina avait 8 ans et Pierre 7 ans. Je me rappelle bien de ce jour. Mon ex-femme avec qui la situation n’allait pas du tout, m’avait donné rendez-vous dans une rue un peu bizarre. Je suis arrivé en voiture, les enfants souriaient heureux. J’ai ensuite entendu arriver la police. Les agents une fois descendus de la voiture, m’ont dit : « Va-t’en de ce pays » devant mes enfants, vous comprenez… » En retenant ses larmes, Patrick conclut : « Le dernier au-revoir fût avec eux qui me regardaient ébahis sans comprendre ce qui était en train de se passer. »

L’histoire de Kerem

Il y a des histoires comme celle de Kerem, père d’origine turque qui semble confirmer les mots de Moritz :

« Il y a un vrai business qui produit plus de 40 milliards d’euros par an ». Nous sommes en mai 1999 quand Kerem découvre que son ex compagne attend un autre enfant de lui. La mère ne voulait pas reconnaitre l’enfant, Kerem décide avec son accord que quand il naitra il le gardera avec lui et le l’élèvera tout seul. Mais la femme disparait après l’accouchement, avec l’aide du Jugendamt. L’enfant est confié, pour adoption, à un couple d’allemands. Quand Kerem, 3 mois après, réussit à retrouver la trace du nouveau-né, il fait immédiatement une demande de reconnaissance de paternité. Il devra attendre un an et demi et un test d’ADN pour qu’on le reconnait comme le père de l’enfant. A ce moment le tribunal allemand l’autorise à lui rendre visite chez la famille adoptive ; les visites devront être de plus en plus longues et plus fréquentes. Le Jugendamt, selon Kerem, ralentit et met des obstacles aux visites jusqu’à les bloquer grâce à un recours que le Jugendamt présente à la Cour d’Appel. Après un long et tortueux parcours juridique, en octobre 2003, on empêche à Kerem de reconnaitre et d’adopter son fils et de le rencontrer. Le paradoxe est que les juges et les experts, dans leurs échanges, avaient affirmé qu’il est un excellent père en bon rapport avec son fils. En 2004 la Cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg se prononce sur cette affaire et condamne l’Allemagne pour violation des droits de l’enfant. Malheureusement l’affaire ne se conclut pas comme ça ; la Cour d’Appel allemande bloque la sentence pour motifs procéduraux. Kerem fait appel pour le non-respect de la décision de Strasbourg mais il n’obtient qu’une indemnisation économique. Il n’a jamais pu revoir ou embrasser son fils.

Chaque année en Allemagne, le Jugendamt, raconte Mme Dr. Colombo, enlève aux parents plus de 50 000 enfants d’après les données de Destatis le Bureau Fédéral de statistiques allemand. Nous parlons de 550 000 dans les 10 dernières années. La plus grande partie ne rentre pas dans la famille naturelle, ces enfants sont placés chez d’autres familles ou restent dans un foyer jusqu’à leur 18 ans. 72% des enfants a au moins un parent étranger, et donc dans beaucoup de cas italiens. Ceci a été confirmé aussi par le parlementaire européen polonais Zdzislaw Krasnodebsky dans une conférence tenue au Parlement européen le 29 mai 2018.

Des données bouleversantes qui font réfléchir. Et si d’une part le Parlement européen avec la résolution du 29 novembre 2018 “rappelle à l’Allemagne ses obligations internationales prévues par la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfance”, de l’autre, on se demande pourquoi encore aujourd’hui autant de parents privés de leurs enfants italiens et non-allemands n’arrivent pas à faire valoir leurs droits face à cette puissante administration allemande.